Une place de choix. 23 février 2025
Cet homme est le souffle incarné. S’il émet un hoquet c’est que j’ai tressailli. Un souffle rapide expulsé par le nez, contraction d’un rire qui m’échappe à la lecture de Dumas et il lance un « Rha » aux intonations asiatiques. Je plisse le front en obscurcissant la réflexion et il grogne. Son visage rougit, ses valises sales, son aire ahuri ont laissé vaquant à ses côté une place de choix au soleil, sur un banc dans un parc bondé de la capitale. J’hésite a peine. Peut être trouverai je l’odeur entêtante? Non… je sens moi même bien fort le tabac. Le fumoir des bains douches aura laissé des traces épaisses dans le coton de mes vêtements. Personne n’ose saisir cette place avariée. Pourtant c’est délicieux, il freudonne même parfois un air grillerai bien satisfaisant. Parfois il s’échauffe, envoie des débuts de vociférations aux passants. Envoi des syllabes en p et en b qui se coupent nets à la volée dans une langue étrangère. Et j’en profite pour murmurer quelque chose comme « ça va, doucement », comme j’aurais pu faire avec un cheval. Il s’apaise, quelques vacillements viennent troubler quand même ce calme contenu. Il tire parfois sa bouteille de Bordeaux de son grand sac pour en gicler une rasade dont la quantité semble rondement rationnée. Sûrement tire-t-il ce geste d’une longue expérience de l’ivresse, qui lui aura appris que le dosage s’ingère au centilitre près.
Qu’est ce qui le rappel à la bouteille? C’est quoi le déclic?Trois copines passent et se remémorent un mariage sous le kiosque du parc. Aussitôt entendu il plonge sa main dans son cellier de fortune, en fait sortir sa fidèle amante. Qu’il embrasse plus gouluement cette fois ci que la dernière. A ces derniers mots que j’écris. Comme s’il souhaitait les ponctuer, il freudonne de nouveau très gentiment une chanson ravissante que l’on pourrait croire d’amour.
Hesse Mère Alda. 23 février 2025
On l’entendait déjà de l’autre côté de la rue. Sans qu’elle n’est encore parue. Hesse Mère Alda. Elle beugle, se montre en colère. Elle se dirige à pas saccadés vers l’un de ses collègues, un type, une grande perche qui titube à la rambarde du métro, en train de siffler une cannette dorée, écrasée sous la pressions de ses doigts. Un déséquilibre l’aura mené à se cramponner à son précieux contenant de peur d’en perdre une goutte. Tout en se rapprochant de lui, zigzaguant un peu au hasard, un peu attiré par celui qui lui ressemble aussi, elle mime en décrivant son mouvement de façon détaillée. Un revers de gifle. « Et Vlan je l’envoi, ça fait comme ça et là boom ça percute… Et… ». Arrivée à son niveau elle se ravise un peu, le contourne, le frôle quand même par défi, un regard rapide échangé pour se jauger lui fait comprendre qu’il est capable de se montrer colérique également. Elle ajuste alors son déplacement en un éclair, le temps pour elle de feinter l’ivrogne tout en gardant son air supérieur. « Nan scuz c’est pas à toi que je parle mon gars. » Instinct de survie. Je l’observe de loin et capte son attention. Je ne détourne pas le regard. Elle m’inspire, contre toute attente, de la sympathie. Passé ce gars là, elle se dirige logiquement vers moi, exposant probablement un air chaleureux. Ainsi je l’attire comme le serait un moucheron par une flamme dans la nuit. A quelques pas de distance, cette fois, c’est à moi qu’elle mime le geste. Une gifle sèche en coup droit cette fois. « Droit dans la tête » précise-t-elle, « pourrait sonner un âne ». Premier compliment. Elle proteste à mon sourire naïf par un « ça te fait rire ? » Sans relâcher son air sérieux, « Tu pourrais vraiment t’en prendre une ! » Elle s’assoit à 5 mètres sur la gauche. J’suis assis sur un banc en enfilade qui longe les contours du rond point de la place Gambetta. Étrange, rien à faire, malgré sa vindique, je la trouve encore sympathique et pleine d’esprit. En roulant une cigarettes, elle entreprend de m’avertir sévèrement, comme le ferait une pythie, une chamane ou un guide spirituel… sur mes prétendues agissements. « Ouai bah ouai je vois le genre. T’es ce genre de type qui fait le bien, mais en faisant le bien que tu crois faire tu fais du mal. » Suspens. Je ne répond pas. Je reste silencieux, particulièrement à l’écoute. Je me sens concerné. Les yeux et les oreilles grandes ouvertes comme il se doit face à un enseignant. Elle reprend: « Du mal, mais du mal qui n’est pas vraiment du mal t’as compris ? Et ouais… » Je donne discrètement un coup d’œil vers elle, rassuré, j’suis pas si mauvais, tout en maintenant ma position, livre ouvert sur les genoux, c’est ma couverture. Je sens qu’elle ne cesse pas de me fixer. Immédiatement repéré, elle jette: « Nan mais c’est pas à toi que je parle HO! » Je détourne rapidement le regard et fais semblant de reprendre la lecture. Faussement effrayé. Je continue de prêter l’oreille à son discours, radiophonique, lancé à la volée, pour un auditeur indéterminé, n’importe qui sauf moi apparement puisqu’elle le dit. Bien qu’elle continue de me fixer et que je sois le seul à l’écouter avec attention. Elle se coupe un instant et me lance: « Tu cherches la police? » Que j’entends de cette manière: « T’as l’air de chercher quelque chose comme le ferait un policer ? » La rue a abîmé sa grammaire et acéré sa voix en une espèce de crécelle rauque, efficace et cryptique. Elle a perçu les quelques coup d’œil de vigie, qui viennent couper un instant la détente profonde que je ressens à ses côtés. Je te cherche. J’ai l’impression d’être chez moi ou plutôt chez elle, en tant qu’invité d’honneur. Le banc, le goudron, les arbres aussi je crois qu’il y en avait, me font ressentir un peu comme dans une cour d’école. Dans un temps pressant et précieux, gracieusement offert par l’éducation pour un moment de liberté et de jeu. Pendant lequel j’ai le droit, je sens que j’en ai le privilège, de profiter entièrement. Je pense que malgré ses coups d’œil, elle ne me confond pas avec un policier. Quoi que son esprit reste en alerte elle n’a surement rien, ou pas assez à se reprocher pour s’en inquiéter. Ça ne serait pas la première fois qu’un marginal se méprend à m’identifier à l’autorité mais j’ai adopté un brin de candeur qui éloigne les soupçons. Elle continue de déblatérer pendant que je continue à faire semblant de m’occuper a autre chose. J’ai sortie une tablette de chocolat que je grignote petit morceau par petit morceau, qu’elle a refusé de partager avec moi. « Ouai c’est ça c’est clair c’est comme en philosophie par exemple, euh, je perds mes mots comment on dit déjà? Dit elle patiemment sans s’agacer. Par exemple, quand tu te retrouves, à un moment donné, tu le sens t’es là, t’es dans une situation qui fait que si tu profites de ce qui t’aies proposé par exemple, il y a que, simplement… » Elle fait l’exploit de ne strictement rien dire tout en parlant. Miracle du discours, elle tisse une enfilade de mots sans jamais rien exposer, comme une machine à coudre continuerait son mouvement de va et vient bien que la bobine soit épuisée. Et puis je sens qu’elle se reconcentre sur moi et qu’elle a entrepris de me décrire comme on ferait l’analyse, partie par parti d’un paysage ou d’une toile. Comme si je n’étais pas là, elle fait ses commentaires, tantôt critiques, tantôt élogieux. Mais toujours, il me semble, très perspicace. Extralucide même. Elle part du prétexte de mes vêtements comme principe explicatif de l’image que je renvoie au monde. Sur un ton un peu dédaigneux en confrontation avec la substance de ses paroles, plus douces quoi que perçantes, elle dit par exemple, sans me nommer, car je rappel qu’elle ne concède pas que c’est à moi qu’elle parle: « C’est un gars par exemple, il porterait des chaussures comme celle là là », en désignant mes chaussures, coïncidence. « Et puis ces chaussures elles feraient penser par exemple que c’est un type qui connaît des gens, avec qui il pourrait boire le café par exemple, parce qu’il est sympa on l’aime bien, il aurait un peu une posture d’associé tu vois » le tutoiement lui échappe, « il connaîtrait des gens quoi. Des Businessmans par exemple. et puis ses chaussures ça permettrait de faire genre qu’il fait parti de ce monde là quoi. Mais en même temps il en ferait pas vraiment parti, on le dirait différent. Et puis il est là, il dégage un truc, comme si de rien n’était, à attendre, pauvre type quoi. » Deuxième insulte. Surpris et amusé à la fois je me retourne vers elle d’un coup faisant un peu mine d’être touché. Elle s’adoucit très légèrement, « nan mais t’as compris pauvre type quoi, le pauvre » je souris rassuré, elle aussi, puis de rectifier, sans plus aucune pitié: « Ouais pauvre type ». J’éclate de rire. Belle échange. J’avais deviné qu’elle avait de l’esprit. Elle reprend son histoire. « Et puis c’est comme si il était habillé avec un truc classe t’as vu mais pas trop, ça pourrait être un manteau par exemple on dirait que c’est pas à lui, ça pourrait être à quelqu’un qui veux plus le mettre peut être ou qui n’en a plus l’utilité mais que ça lui plaît quand même tu vois, et il lui aurait été donné par exemple pour qu’il le mette et qu’il l’utilise un peu de la même façon, genre pour faire un peu pareil mais différent quand même. A sa manière. » Très très juste inspecteur je pense en mon for intérieur. Ce manteau c’est mon père qui me l’a donné et ça colle bien avec ce qu’elle dit. Genre transmission. Et le clou du spectacle, « il pourrait y avoir un truc là » elle a pris son propre manteau en main et désigne l’endroit où sur le sien il n’y a rien mais sur le mien il y a les poches, « un truc, un truc décousu par exemple, et que comme le mec sait pas recoudre ou alors c’est qu’il a la flemme bah il garde le trou et les gens le voient pas mais ça fait genre qu’il s’en fou que c’est pas grave. » C’est vrai, le fond des poches de ce manteau est troué! Mais je m’en fou. Du moins je m’en suis pas préoccupé, je fais attention parce qu’une fois j’y ai perdu mes clés de voiture quand même c’est tout.
Tu arrives finalement, et nous donnons congé à cette copine de passage. Maintenant qu’elle l’a dit je devrais peut être recoudre mes poches.
Mon papi perd la boule. 2 mars 2025
-Allo oui? L’intonation interrogeant une probable mauvaise nouvelles. A croire qu’il a le fisc aux fesses. Ou qu’on va lui annoncer qu’il doit quitter son appartement pour cause de sénilité. Plus probable.
-Ui salut papi, ça va ?
-C’est qui ? Plus confiant déjà.
-c’est Lucas papi.
-ha! Rassuré. Oui Lucas? (Bien! Déjà il m’a reconnu. Temps de latence limité. Signe vitaux correct. Élocution assez bonne.) Orf, ça va pas très bien. On s’ennuie ici.
-Mince…
-Et puis y a… euh… hmmm… réflexion anormalement longue, euh… qui vient de partir… Qu’est passé là… euh…
-Un gars?
-Nan nan pas un gars euh… Pour une pièce.
-Une pièce ? De moto? Je tente au hasard, en saisissant le premier mot qui me traverse l’esprit. Sans le remettre en question. Ni même surtout sans juger la cohérence de sa place dans cette discussion. A la volé. Un peu comme à l’air de faire mon grand père. ll a longtemps fait du tennis d’ailleurs. Je ne l’ai jamais vu joué mais je pense qu’il avait de meilleurs réflexes, aujourd’hui il renvoie les mots avec une grande précaution. Petit pas petit pas petit pas, et le sol bien que plat lui paraît sinon abyssal d’un dénivelé chaotique. Il aurait bien besoin pour se déplacer de son fameux half track. Semi-chenillé de la guerre d’Algerie qu’il évoque parfois. Là c’est comme si la bobine de la parole arrivait en bout de course. La courroie a des ratés. N’accroche plus bien le pignon. Déraillé carrément. Obusifié. Puis ca se raccroche d’un coup à tout ce qu’il peut bien saisir. Comme un naufragé empoignerait le moindre débris flottant. La berezina. Un souvenir, un nom, un aspect de ses métiers…
–Non non pas de moto, dit il avec un peu de dérision, mais en métal, vrai!
-Ha de voiture ? J’entreprends une méthode déductive.
–Ha non pas de voiture non plus, comme si j’avais dit une ânerie encore, mais très solide, très dure et puis qui a été endommagé, comme rogné en fait. Ses fins de phrase se finisse dans un souffle, presque dans un râle. C’est un matériaux très dur qui est endommagé.
–Est ce qu’il me parlerait pas de son cerveau? Parce que c’est la seul pièce qui me semble endommagé présentement. Haa ok, oui sinon je t’appelle pour avoir Mami pour lui souhaiter une bonne fête.
-Haaa c’est gentil, la fête de quoi ?
-Du nouvel an! (je teste son radar à second degrés, on est au mois de mars, malheureusement, il est en panne aussi, il tombe dans le panneau.)
–au loin, s’éloignant du téléphone… Josette, j’ai quelqu’un au téléphone pour la bonne année.
-c’est qui ?
-Euh… plusieurs longues secondes s’écoulent. Je pense très fort à mon prénom, en espérant réussir comme ça a lui souffler l’inspiration. c’est euh… je sens le désespoir le gagner malgré les efforts, la tête complètement vide il ne retrouvera pas l’information maintenant c’est certain.
-revenant a notre conversation, oui allô? Suppliant dans un chevrotement un rafraîchissement de mémoire.
-Oui c’est Lucas. Je dis ça apparement les yeux comme dans le vague mais en fait bien rivés sur l’étagère qui soutient une dizaines de mes petites statuettes en céramique. Et en même temps je suis en train de penser que je les ai prise en photo ce matin pour les envoyer à la galeriste, mais que peut être j’aurais du les photographier d’´une autre manière. Et là mon grand père me dit.
-ha oui mon pauvre, je sais que je ne te donne pas assez d’élément sur la pièce, le gars, c’est Rocal je crois son nom. Qui répare. Il les répare avec un système de photographie à l’uranium je crois bien.
-Olala il va commencer à me rendre paranoïaque avec ses associations d’idées farfelues. Il perçoit en même temps légèrement qu’il raconte n’importe quoi. Je lui propose donc un récapitulatif pour refroidir nos craintes mutuelles. Ha d’accord ! C’est Rocal qui peut réparer la pièce rognée avec le système de photo à l’uranium. C’est un sculpteur alors?
–Surpris. Oui! Bah oui on peut dire ça, bravo
On raccrochera bientôt, en laissant entier une grande partie du mystère. Mais l’affaire avance. Je crois que cette conversation a eu le mérite de nous faire papoter plus longtemps qu’à l’accoutumé, quand mon grand père avait toute sa tête. Aujourd’hui on peut parler de tout et surtout de rien pendant de longues minutes. Ça l’occupe. Ça me fait plaisir…
Et j’y pense… je ne leur ai même pas souhaité la bonne année.